Débora Bertol – La Tête et les Pieds dans les étoiles

Tout individu collabore à tout l’être cosmique,
que nous le sachions ou non,
que nous le voulions ou non.
Friedrich Nietzsche1

Ce sont les étoiles, les étoiles tout là-haut
qui gouvernent notre existence.
William Shakespeare2

 

Les œuvres de Débora Bertol résultent d’un dialogue permanent, d’incessants allers et retours entre l’art, les sciences, la littérature et la philosophie. Pour arriver à ses fins, l’artiste mobilise le dessin, la photographie, la vidéo, l’installation et le détournement ou recyclage d’images ou d’objets. En s’appropriant des gestes et des objets de la vie quotidienne, elle cherche à révéler ce qu’ils ont d’universel au-delà de leur apparente banalité. Ses productions les plus récentes s’inscrivent dans deux séries : Propositions pour la représentation de l’infini et Mon ciel est différent du tien. Toutes deux nous interpellent sur le (non-)sens de la vie et sur la relativité des perceptions humaines.

Débora Bertol illustre le parallèle – voire l’identité – entre macrocosme et microcosme, faisant écho aux préoccupations de Paracelse et des alchimistes de la Renaissance. Ces initiateurs de la méthode scientifique moderne, fidèles à leur conception de l’unité de l’univers, établissaient un principe d’équivalence entre les métaux et les forces astrales, entre les humeurs organiques et les constellations, entre les composantes du corps humain et les signes du zodiaque. Cette similitude de construction constitue aussi, depuis plus de trois mille ans, un point central de la mystique hindouiste3. L’astrologie et les croyances populaires, dont Shakespeare, parmi d’autres, se fait l’écho, ont donné aux configurations astrales un rôle prépondérant dans la conduite des affaires humaines. Pascal, à son tour, sera pris de vertige devant la mise en abîme de deux univers qui se renvoient leurs images spéculaires : « Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout4. » Nietzsche, de son côté, soulignera l’étroite communion entre l’humain et le cosmos. Plus près de nous, Bachelard établira un autre type de parallélisme, plus immatériel, entre deux mondes qui entrent en résonance : « Le monde des étoiles touche notre âme : c’est un monde du regard5. »

Débora Bertol nous propose une autre vision de l’abolition, de la dissolution, de l’entrechoquement des notions d’échelle. L’exemple le plus flagrant se trouve dans sa série des Constellations historiques. Dans ces œuvres, de petites dimensions, elle part de banales cartes postales, souvenirs achetés à la carterie du Musée du Louvre. Elle cherche des associations, simples ou complexes, entre des fragments des images collectées et la configuration des étoiles de certaines parties du ciel nocturne, puis les matérialise à l’aide d’épingles de couturière à grosses têtes, piquées dans la photographie. Le schéma ainsi figuré se superpose à des images de chefs-d’œuvre du passé qui entretiennent un rapport, proche ou lointain, avec la symbolique de la constellation figurée.

Son exercice ne se limite pas aux douze traditionnels signes du zodiaque, ni aux quarante-huit galaxies connues par Ptolémée, mais inclut la totalité des quatre-vingt-huit constellations visibles dans l’un ou l’autre hémisphère (l’artiste est née et a étudié à Porto Alegre, l’extrême sud du Brésil…) Ainsi, les Chiens de chasse sont associés à la Diane chasseresse de l’École de Fontainebleau, le Peintre à un autoportrait de Rembrandt, le Compas à l’Homme de Vitruve de Vinci, la Lyre à l’Apothéose d’Homère d’Ingres, les Voiles à Ulysse remet Chryséis à son père de Claude Lorrain, la Flèche au Saint Sébastien du Pérugin, la Coupe au Dessert de gaufrettes de Lubin Baugin, l’Oiseau de Paradis à Psyché et l’Amour de Gérard, la Vierge à la Vierge et enfant avec le jeune saint Jean-Baptiste de Botticelli, le Petit cheval au Bonaparte franchissant les Alpes de Delaroche, le Petit chien à la Femme buvant avec des soldats de Pieter de Hooch, la Table aux Noces de Cana de Véronèse, le Serpent à L’Hiver ou Le Déluge de Poussin…

Il y a, dans la démarche de Débora Bertol, une inversion du processus qui a présidé à la désignation des amas d’étoiles. Depuis la plus haute Antiquité, les hommes se sont évertués à associer des images concrètes à des configurations de repères lumineux. Notre artiste, elle, procède à l’opposé, identifiant, dans des images préexistantes, des dispositions de points qui figurent la géométrie de constellations. Son propos, essentiellement réflexif, matérialise ainsi une forme de symétrie conceptuelle dont l’axe serait l’humain.

Les épingles ne sont enfoncées que très superficiellement dans les images, ce qui, en vision latérale ou par l’effet des ombres portées, donne aux œuvres une troisième dimension qui en change singulièrement la perception. On peut déceler, dans ce geste d’agression des images, une forme d’iconoclasme ou la manifestation de pulsions sadiques, dans la continuité des représentations picturales du martyre de saint Sébastien. Plus naturellement, viennent à l’esprit les minkisi, ces fétiches à clous du Bakongo, et la pose de clous d’envoûtement ou de désenvoûtement sur les dagydes, dans certains rituels vaudous. De mon côté, pour je ne sais quelle raison, c’est l’image du hérissement des lances des assaillants dans la Bataille de San Romano d’Uccello qui s’impose à moi.

Débora Bertol est chercheuse – et trouveuse – d’infini, arpenteuse d’années-lumière, la tête dans les étoiles mais les pieds sur terre, embourbés dans des reflets du ciel. Elle contemple des étoiles dans une flaque d’eau6 ? En notre temps, où à l’opposé de l’astrologue de La Fontaine7, l’homme ne prend plus de risques en levant les yeux vers le haut, vers les astres, mais en les baissant, vers le bas, vers l’écran de son téléphone mobile, ne faut-il pas lire les œuvres de Débora Bertol comme une puissante réverbération de l’exhortation d’Apollinaire : « Il est grand temps de rallumer les étoiles8. »

 

Louis Doucet, janvier 2015

1 Cité par Albert Camus dans L’Homme révolté.
2 In King Lear.
3 Par exemple, Swâmi Vivekananda : « Le macrocosme et le microcosme sont construits exactement sur le même modèle. »
4 In Pensées.
5 In L’Air et les Songes.
6 Georges Chelon : « Y a des p’tits bouts d’étoiles qui brillent au fond de l’eau. »
7 In L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits :
Un Astrologue un jour se laissa choir
Au fond d’un puits. On lui dit : Pauvre bête,
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête ?
8 In Les Mamelles de Tirésias.